“De plus en plus de salariés dopés au travail”

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De plus en plus de salariés dopés au travail

Article publié sur le site Letemps.ch par Nathalie Versieux, le 8 mai 2015.

Le nombre d’employés en Allemagne prenant des médicaments pour augmenter leurs performances a bondi de 40% en sept ans. En Suisse, la situation est également alarmante

Le nombre des dopés au travail ne cesse d’augmenter en République fédérale d’Allemagne. Jusqu’à 5 millions de personnes ont déjà recouru à des médicaments prescrits sur ordonnance pour augmenter leurs performances au travail ou lutter contre le stress au bureau. Un million de salariés consomment régulièrement – au moins deux fois par mois – des psychotropes afin de lutter contre leur angoisse ou une trop forte pression professionnelle. Ces chiffres, qui viennent d’être présentés par la caisse d’assurance maladie allemande DAK, ont suscité un vif débat dans le pays : depuis une étude similaire de 2009, le nombre des dopés au travail a progressé outre-Rhin de 4,7 à 6,7% des salariés, soit une hausse de 42,5%.

1,9% d’entre eux fait état d’une consommation régulière, soit quelque 800 000 personnes. Mais la zone d’ombre serait élevée. Selon la DAK, ce sont en fait jusqu’à 12% des salariés qui pourraient recourir occasionnellement à des médicaments pour augmenter leurs performances en emploi. Parmi le nombre de ceux qui n’ont jamais recouru à la chimie pour se doper, 10% déclarent imaginer le faire un jour.

«On ne parle pas ici de consommation de café, de vitamines ou de comprimés à l’ail mais du recours systématique à des médicaments soumis à prescription par des personnes en bonne santé», souligne l’étude.

Le document de la DAK repose sur l’analyse des données médicales de 2,6 millions d’assurés, ainsi que sur un sondage réalisé auprès de 5000 salariés âgés de 20 à 50 ans. L’abus de médicaments est également largement répandu dans les universités.

Quatre groupes de médicaments sont particulièrement prisés : les antidépresseurs qui agissent comme des calmants sur les sujets sains, les médicaments contre la démence sénile, censés augmenter les performances intellectuelles chez les personnes non malades, les bêtabloquants normalement prescrits en cas de maladies cardiaques et utilisés pour lutter contre le trac et, enfin, la Ritaline, utilisée pour lutter contre l’hyperactivité infantile et censée augmenter la capacité de concentration chez l’adulte.

Le corps médical doute pourtant de l’efficacité des médicaments utilisés. «Il n’y a aucun médicament miracle, avertit Klaus Lieb, psychiatre à l’Hôpital universitaire de Mainz. Souvent, les médicaments n’agissent que pour une courte durée sur les performances.» Et leur effet «positif» est largement compensé par les effets secondaires tels que perturbation du rythme cardiaque, maux de tête, étourdissements, nervosité, perturbation du sommeil, voire perturbations psychiques et modifications comportementales ou dépendance.

«Le sport, la méditation, une meilleure organisation et suffisamment de sommeil seraient bien plus efficaces», insiste le corps médical.

Ce sont pourtant dans la plupart des cas des médecins qui prescrivent ces psychotropes consommés sans besoin. 53,8% des dopés au travail ont reçu de leur praticien l’ordonnance nécessaire à l’achat des médicaments. Les médicaments les plus prescrits sont ceux à base de piracetam, normalement utilisé pour lutter contre la démence sénile. Ou ­encore la Ritaline, prescrite chez les enfants pour lutter contre ­l’hyperactivité.

Dans une précédente étude, réalisée en 2009, la DAK avait déjà constaté que seuls 2,7% de ses assurés, s’étant vu prescrire du piracetam, présentaient effectivement des symptômes de démence sénile. 83% des patients ont donc consommé la molécule hors de son champ d’application habituel. Et 16% avaient reçu le médicament sans diagnostic. La DAK y voit la preuve que le produit est davantage utilisé comme «stimulant cérébral» plus que pour lutter contre la démence sénile. «Le problème est que ces produits n’ont pas été testés sur des personnes saines et qu’on ne connaît pas suffisamment les effets secondaires qu’ils présentent sur des sujets sains», signale l’étude.

Les salariés concernés avancent plusieurs raisons à leur consommation de psychotropes. A côté de facteurs objectifs tels que travail de nuit, fatigue corporelle, les personnes interrogées avouent se mettre elles-mêmes sous pression au travail.

Toutefois, les hommes sont moins nombreux à se doper au travail. Ils recourent plutôt à des dopants dans l’espoir d’une promotion ou pour avoir suffisamment d’énergie pour concilier vies privée et professionnelle. Les femmes, elles, se révèlent deux fois plus nombreuses à recourir à des médicaments sans indication, souvent pour lutter contre un trop-plein d’émotions et contre le stress. En outre, la consommation occasionnelle est particulièrement élevée à la veille d’un examen, d’une présentation ou d’une négociation importante. Dans ce contexte, les salariés et cadres intermédiaires sont les plus concernés, de même que les étudiants. L’étude dément en revanche le cliché tenace du top manager ou du créatif ayant recours aux médicaments pour se doper : seuls 5% des cadres supérieurs seraient dopés, contre 8,5% des employés.

Selon une autre étude publiée en 2013 par la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accidents Suva, 4% des salariés ou étudiants suisses reconnaissent avoir consommé, sans motif médical et au moins une fois, des médicaments délivrés sur ordonnance ou des drogues afin d’augmenter leurs performances intellectuelles. Soit 176 000 des 4,4 millions de salariés du pays. Les abus constatés concernent avant tout la Ritaline (12% des cas), le Cipralex, le Temesta, le Xanax et le Valium.

Le secteur de la santé est aussi tout particulièrement concerné, avec 5,7% des salariés touchés par ce comportement dommageable. Enfin, à la différence de l’Allemagne, les jeunes en formation et les étudiants suisses sont surreprésentés dans cette consommation abusive de médicaments: selon la Suva, 14% des étudiants suisses ont déjà tenté d’améliorer leurs performances à l’aide de médicaments.

L’étude de la Suva révèle aussi que deux tiers de la population suisse a déjà eu recours à des dopants «doux», comme la caféine, les boissons énergisantes, les préparations vitaminées et les fortifiants. L’enquête de la Suva a été réalisée sur 10 171 personnes, âgées de 15 à 74 ans, domiciliées en Suisse et exerçant une activité rémunérée ou en cours de formation.

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